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Encore une lettre !


« Encore une lettre ! Tu te rends compte !?! Ça fait cinq ans que ça dure ! Je n’en peux plus ! En plus, il lui envoie de l’argent ! Et toutes ces babioles qu’il collectionne ! »

Eulalie écoutait patiemment Jacqueline. Oui, cela faisait cinq ans qu’elle aussi écoutait les plaintes de sa sœur, et qu’elle se sentait impuissante, probablement autant qu’elle.

Eulalie passait silencieusement en revue la pièce à vivre de sa sœur et de son beau-frère. Un intérieur aménagé de façon sobre. Quelques meubles solides aux lignes carrées, et cette carte au mur. Cette sacro-sainte carte. Personne ne pouvait y toucher à part lui. Parfois, quand la nostalgie le prenait, il la décrochait, la pliait soigneusement, en respectant bien les lignes de pliure, la réduisait au format d’un missel, et la posait là, sur sa peau, tout contre son cœur. Et puis il prenait son solex et partait. Jacqueline ne le voyait plus jusqu’au lendemain, voire jusqu’au surlendemain. Elle restait atterrée, à gérer les affaires de la maison, à s’occuper des deux garçons, à compter et recompter la paie du mois et à mettre ce qu’elle pouvait de côté pour garantir la bonne marche du foyer : que les enfants puissent avoir de quoi manger et qu’ils aillent à l’école, avec des vêtements les moins ravaudés possible.

Elle regardait son époux s’éloigner, le cœur renversé. Elle ne pouvait plus dire chaviré comme aux premiers temps. Elle se souvenait de cet homme gaillard, sûr de lui, à la gouaille sonore. Elle l’avait tout de suite aimé. Il avait un sens de l’équilibre hors norme et c’est pour cela que son patron l’avait embauché : il circulait comme un funambule sur les échafaudages, tirant les cordeaux, portant le seau de mortier et maniant habilement la truelle.

Ils se marièrent rapidement après leur rencontre, peut-être un peu trop d’ailleurs. Cela avait-il été sous le coup de la fougue de la jeunesse ? Ou bien par une sourde inquiétude qui dans l’ambiance agitée, tourmentée de l’époque l’avait poussée à chercher une sécurité ? Sans doute avaient-ils eu le sentiment qu’à deux ils seraient plus forts contre le reste du monde ? Inspectant sa trajectoire au travers du filtre des années écoulées, Jacqueline en cherchait le point d’infléchissement, cet endroit précis où le cours des choses avait insensiblement mais irréversiblement changé.

Leur premier garçon, arrivé dans l’année qui avait suivi leur mariage, était un enfant de la lune de miel, comme on dit. Ils l’avaient baptisé du prénom de son père, selon l’usage, et de celui qui après le suicide du grand-père, avait pris à sa charge toute la maisonnée de rejetons… cinq mômes d’entre sept et quinze ans. Elle se rendit soudain compte que du prénom composé de son époux, ils avaient choisi le deuxième : Lucien. Pour mieux oublier le premier disparu ? Mais à qui se devait le deuxième, celui donné à son fils, et que personne ne portait dans la famille ? Jacqueline resta un moment suspendue dans ses pensées.

Dans ce monde en turbulence, son mari avait cherché à s’assurer une place ; il avait passé un concours pour l’armée. Grâce à ses qualités physiques, son sens de l’orientation et son astuce d’esprit, il avait été recruté. Peut-être était-elle là, la clé ? Leur fils avait quatre ans quand Lucien père était parti passer son brevet militaire, là-bas loin, dans cette contrée méconnue du Maroc que la France convoitait depuis plusieurs années. Que s’y était-il passé ?

On raconte que les femmes de ces terres portent en elles le caractère sauvage de la nature. Qu’elles se peignent les mains et le visage de motifs bruns qui subliment le hâle de leur peau. Qu’elles entretiennent l’éclat de leur chevelure par des teintures dont elles seules ont le secret. Qu’il y a des cérémonies où la danse fait tourner, rouler, verser l’esprit dans les vapeurs mentholées du thé chaud et sucré, jusqu’à ce que les hommes boivent la tasse. Son mari avait-il succombé, envoûté par l’un de ces charmes sorciers ?

À son retour Lucien avait pourtant continué de s’acquitter sans sourciller de ses devoirs de mari et de père pendant les années qui suivirent, jusqu’à la mobilisation générale. Il avait dû partir de nouveau, et la guerre avait finalement eu raison de ses forces. Les douleurs qui s’en prirent à son corps le tenaillèrent tellement qu’il dut abandonner sa compagnie et être soigné puis reclassé. Était-ce cette diminution de lui-même qui l’avait entamé ? Ou la comparaison avec son frère qui de son côté avait pu traverser les événements de façon plus héroïque ?

Lucien lui revint à la fin des conflits comme un autre homme et c’est pendant qu’elle attendait son deuxième enfant que la première lettre était arrivée. Une lumière particulière s’allumait dans les pupilles de son mari à chaque fois qu’il trouvait l’une de ces enveloppes. Sentant que cela était précieux pour lui, que cela nourrissait quelque chose de vivant en lui, elle n’avait jamais osé poser de question frontale. Bientôt, des objets firent leur apparition sur quelques coins d’étagères. Ils pouvaient n’être que de simples bibelots, mais Jacqueline voyait bien que le cœur de Lucien se remplissait d’une douceur toute spéciale quand il les regardait, les prenait dans ses mains, les caressait, les contemplait d’un air songeur.

Elle éprouvait dans ces moments-là comme une mort dans l’âme. Son être semblait comme se couper en deux, se fendre verticalement, et dans la brèche, l’endroit de son propre cœur explosait comme une grenade dispersant une mitraille inutile dans une atmosphère stérile.

Et pourtant, elle restait auprès de lui. « À deux, on est plus forts face à l’adversité du monde », se répétait-elle. Ou bien « les enfants, je dois penser aux enfants ; je dois être là pour les enfants ». Ou bien « Un jour, il l’oubliera. Un jour, il me regardera à nouveau et il me remerciera » La voix tranchante de sa sœur Eulalie la traversa : « En attendant, quand il part sur son solex, avec sa carte sur le torse, pour aller faire la tournée des zincs avec les cousins, il ne pense ni à toi, ni aux gamins. Et toi, tu es là, le cœur en miettes, à espérer je ne sais quoi !! Faudrait peut-être voir à te faire respecter, non ? Ou c’est plus facile pour toi d’être dans une cage dorée ? Réagis Jacqueline !»

Au fond, elle n’avait pas tort, Eulalie Mais quel meilleur sort ce monde d’hommes abîmés, dans ce pays en survie, pouvait-il réserver à une femme seule et sans talent particulier ? Non, pour elle, l’affaire était entendue, elle serrerait les dents jusqu’au bout et serait fidèle à son époux par-delà la mort. Elle fixait maintenant le vide, et repensait à l’expression de Lucien lorsque la veille, il avait enfourché sa bécane. Il était parti après avoir lu une de ces lettres. Elle contenait le dernier mandat-poste qui n’avait pas été perçu. Et les mots qui l’accompagnaient résonnaient dans sa tête jusqu’à l’assourdissement :

« Garde tes trésors » «Moi, je vaux mieux que tout ça ; Des barreaux sont des barreaux, même en or, Je veux les mêmes droits que toi, Et du respect chaque jour, Moi, je ne veux que l’amour.» (*)

Et quitte ou double, L’acharnement redouble, Et quitte ou double, Le trompé se dédouble, Et quitte ou double, Les pensées se roublent, Et quitte ou double, Pour des siècles de trouble.


Douloureux dilemme... Avez-vous vécu une situation similaire, de près, de loin, par procuration ? Quel en a été le dénouement ? Est-il advenu par une décision consciente ? Par un chamboulement dû au hasard ? Merci de vos partages en commentaires. Si vous souhaitez vous sentir soutenu.e car vous trouvant dans une situation semblable, consultez la page https://www.sophiebedourede.com/eventail-d-approches, Sans doute y trouverez-vous de quoi vous permettre une pause, une compréhension ou un changement.

_________ (1) extrait des paroles de la chanson « Aïcha » interprétée par Khaled, écrite et composée par Jean-Jacques Goldman, arrangée par Eric Benzi, produite par JRG Editions Musicales, 1996

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